Chayale (ou Khayele) Grober (1905-1964) fut une comédienne, metteure en scène, animatrice et professeure de théâtre yiddish qui laissa sa marque sur la scène montréalaise. D’origine russe, elle fut formée par le célèbre acteur et metteur en scène russe Evgueny Vakhtangov à l’école Stanislavski de Moscou. Elle se joignit au groupe théâtral de langue hébraïque Habimah et participa à sa tournée nord-américaine, ce qui lui permit de visiter Montréal pour la première fois en 1930. Grâce à sa carrière de comédienne de renom, elle voyagea à travers le monde durant plusieurs années.
Si les années 1920 symbolisent l’âge d’or du théâtre yiddish en Amérique du Nord, les années 1930, marquées par la Grande Dépression, entraînèrent la fermeture de plusieurs théâtres. En même temps, les restrictions concernant l’immigration juive au Canada freinèrent l’expansion de la communauté. De tels événements, combinés avec l’assimilation des descendants des yiddishophones à l’anglais, représentèrent un danger pour la culture théâtrale. Toutefois, celle-ci survécut grâce aux activités des troupes d’art amateures et aux grandes troupes de théâtre new-yorkaises. C’est dans ce contexte que Chayale Grober s’installa en 1939 à Montréal, où elle fonda le YTEG (Yidishe Teater Grupe ou Yiddish Theatre Group). Dans ce studio de théâtre situé sur la rue Bleury, elle mit sur pied des pièces et enseigna le théâtre aux jeunes Juifs montréalais selon la méthode de l’homme de théâtre et professeur d’art dramatique Stanislavski. Elle fut appuyée dans sa démarche par des artistes influents, tels le peintre Alexandre Bercovitch et le danseur John Erskine-Jones. L’une des productions du groupe qui remporta un grand succès fut Tshvishen tsvey berg (Entre deux collines) de Isaac Leyb Peretz, montée par le YTEG en 1941.
En parallèle, Grober prit en charge d’autres troupes de théâtre, telles le groupe Habimah dans les années 1950, qui monta une rétrospective très appréciée de l’œuvre de Sholom Aleïchem, et les Hillel Players de la Fondation B’nai Brith Hillel. À partir de 1959, elle se retira progressivement du domaine artistique. Ce geste révèle le déclin dont souffrait le milieu du théâtre yiddish malgré l’arrivée imminente de la femme de théâtre de renom Dora Wasserman. À Montréal, Chayale Grober fut une figure de proue de la culture yiddish qui favorisa les productions locales au détriment des productions new-yorkaises, très populaires à l’époque, et qui s’efforça de transmettre cette culture aux plus jeunes générations à travers un enseignement à la fois dynamique et dévoué.
Par Valérie Beauchemin.